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Il n’est habituellement pas du ressort d’un directeur de théâtre de se mêler d’architecture. Je n’ai pas de compétence particulière, sinon celle de m’intéresser à l’art et d’avoir eu la chance d’en faire mon métier, au point de consacrer beaucoup de mon temps à la fréquentation d’artistes et au choix d’accueillir certaines de leurs œuvres. La notion de goût ne m’est donc pas étrangère, par ailleurs j’habite Rochefort, je passe tous les jours devant cette façade et je m’en trouve bien, j’aime ma ville et je n’éprouve ni honte ni forfanterie à dire tout simplement, car cela est chose simple, que j’aime mon pays. J’avais déjà eu cependant la tentation d’une prise de parole au moment où une pluie de critiques s’est abattue dans le journal Sud Ouest, en février dernier, sur la nouvelle façade latérale du Collège Pierre Loti, qui apparemment déplaît beaucoup. L’idée que le temps irait mieux que moi à l’encontre de l’hostilité de plusieurs Rochefortais, qui ont droit à la sincérité de leurs émotions avant que l’habitude ne fasse son œuvre, m’avait conduit à un silence indolent.
Mais voilà, Sud Ouest nous apprend aujourd’hui que des autorités supérieures sont courroucées ! Diable, je ne savais pas qu’il existait une « Société pour la protection des paysages », ce que je conçois aisément, car eux aussi, au même titre que les animaux, font partie du vivant, ils ont le droit de vivre et d’être protégés. Mais quand je vois que cette même société est par ailleurs chargée aussi de « l’esthétique de la France », là, je me sens mal ! Déjà, d’apprendre qu’il y a une « esthétique de la France », qui se distinguerait de l’esthétique de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne, mais fédérerait sous sa puissance unificatrice et rationnelle l’esthétique alsacienne, occitane, bretonne, corse, beauceronne et réunionnaise, je suis tout ébaubi. Seule une puissance supérieure incarnée par je ne sais quelle Sainte Jeanne d’Arc de la pensée, doit parvenir à cet exercice merveilleux. Je vois surtout, derrière l’intitulé de cette « Société », dépasser le bout d’un chapeau inquiétant, celui des gendarmes de la pensée ! et derrière ce chapeau qui me déplaît, j’entrevois aussi le bonnet d’âne des patriotards rétrogrades…
Entendons-nous bien. Cela ne me choque pas qu’on apprécie des productions esthétiques du passé à l’aune de l’appartenance nationale. André Chastel a écrit de très beaux passages sur ce qui pourrait être une esthétique française, un certain style qui irait de l’élégance de Ravel aux productions du Grand siècle, sous le dénominateur commun de ce que Stendhal appelait « une clarté un peu sèche »… Je prétendrais même qu’il y a un certain esprit français dans plusieurs des artistes contemporains que j’ai accueillis. Mais je crois aussi que la France, comme l’a dit un autre grand historien, Fernand Braudel, est extraordinairement diverse et que c’est justement cette diversité qui fait toute sa singularité et sa force. Mais je n’aime pas qu’on produise des normes douteuses, comme celle qui interdirait d’associer le métal et la pierre. C’est à peu près sous ce motif qu’on a voulu démolir la tour Eiffel…
Avant ces dernières années, qui ont vu la rénovation du Musée et de la place Colbert, l’architecture contemporaine était quasi absente de Rochefort, ou alors présente de façon contestée, comme celle de l’hôpital. Les seules architectures post XIXe siècle à avoir été adoptées à Rochefort étaient celles des galeries Lafayette, du Musée des commerces d’autrefois…, associant justement le métal et la pierre. La « façade qui fâche » ne nie pas le passé, elle instaure un lien original entre deux corps de bâtiment aux lignes très régulières, au matériau très uniforme. Le béton était trop terne, et la pierre de taille hors de propos. Alors oui, pourquoi pas le métal, un métal qui étonne par sa présence massive mais s’inscrit dans une continuité de rythme et crée un nouvel effet de matière, nous dit qu’il est d’aujourd’hui, se prête à des irisations et des reflets subtils, dialogue avec les lumières si changeantes et si particulières de la ville. C’est intelligent, c’est actuel, c’est audacieux et sobre. Bref, très XVIIe siècle, n’en déplaise à Marc Fardet. Je souhaite que Rochefort soit un lieu de vie et non pas d’uniformité morne. Je souhaite que la présence du passé n’empêche pas d’y concevoir un avenir. Je souhaite pareillement qu’on ne condamne pas notre théâtre, sous prétexte qu’il est un beau morceau d’architecture, à recevoir des spectacles vieillots et sentant la naphtaline, pauvres en esthétique, étroits d’esprit, alors même que sa volumétrie très réussie invite à l’art contemporain. Je crois qu’il est à peu près impossible aujourd’hui de monter du théâtre de répertoire « en costume d’époque », sans un minimum d’invention créatrice et d’audace esthétique. De plus, les spectacles ont cette chance qu’ils ont besoin de séduire tout de suite, ils ne peuvent pas parier sur la durée comme l’architecture, ils aspirent à ce que le spectateur ressorte de la salle sinon toujours convaincu, du moins ému, touché, intrigué, certain d’avoir gagné une belle occasion de se souvenir… Et parce que j’aime ma ville, je suis content de soutenir deux architectes qui y vivent, et qui choisissent d’y produire des gestes audacieux, en lieu et place d’un raccord minable des années 50, et au sein de cet ensemble magnifique du Collège Pierre Loti, qui me fait penser à du Ledoux. V.L. mardi 2 mai 2011.
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